150717_La-societe-contre-l-Etat

Je venais à ce livre intrigué par le résumé et le discours sur le pouvoir dans la société. Ce que j’y ai trouvé, et de manière très originale et prenante, mais j’y ai également trouvé plein de choses inattendues et tout à fait passionnantes également sur les rôles sociaux et les sociétés dites primitives. De fait, il s’agit d’une série de chapitres thématiques publiés majoritairement sous forme d’articles à l’origine, d’ethnologie/anthropologie des sociétés traditionnelles d’Amérique du Sud, principalement de la forêt amazonienne. On commence avec des considérations tout à fait bien amenées et compréhensibles sur l’aspect très occidental et biaisé des chercheurs historiques sur ces sociétés, en particulier en ce qui concerne leur dimension primitive et l’idée que le fait de ne pas avoir un état centralisé à grande échelle est une marque justement d’un manque, d’une absence. Et Pierre Clastres va sur l’ensemble de l’ouvrage montrer à quel point cet a-priori est faux (et non-pensé par beaucoup) et montrer de manière passionnante et très fine comment l’absence d’un pouvoir étatique est au contraire un choix refait en permanence dans l’organisation même de la société. Ces sociétés sont organisées pour empêcher l’émergence d’un pouvoir centralisé, en excluant et ridiculisant la fonction de chef, dont les prérogatives sont excessivement limitées. Il explore également la manière dont certains sociétés glissent quand même vers un état, les rôles genrés et leurs bordures, mais aussi les stratégies pour y survivre socialement et individuellement. Bref, que des choses passionnantes, bien écrites accessoirement.

150717_Neptunes_Brood

Charles Stross écrit principalement des séries, et avec grand talent d’ailleurs, mais il écrit également des romans indépendants, comme celui-ci. C’est de la science-fiction, accessoirement dans un futur assez lointain, mais la science sur laquelle est centrée son travail d’anticipation est la science économique. En particulier : les systèmes monétaires et les systèmes de dettes. Oui, il a lu David Graeber, et ça se sent bien quand on l’a lu aussi. Et il en fait quelque chose de très inattendu mais de très réussi. Le roman est construit sur une trame plutôt policière, d’enquête, mais d’enquête autour de questions financières, et d’arnaques à très très grande échelle. Et le rythme est bon, la construction efficace. Tout ça dans un monde baroque et bizarre, orienté transhumanisme et post-humanisme dans la manière dont les personnages ne sont plus humains, dans des proportions plus ou moins différentes et plus ou moins visibles. Pour le même prix, comme toujours avec Stross, c’est plein d’allusions et de réflexions politiques et sociales franchement bien amenées et convaincantes. Et étant donné le sujet de fond, il y a de quoi faire. Pour finir, je préciserais que, et c’est important, c’est franchement amusant comme monde et comme lecture en général, c’est plein de bizarrerie et d’exotisme. Ce qui permet d’avoir une thématique de fond potentiellement aride traitée de manière au contraire colorée et rythmée.

150717_Dark_forest

Vous vous souviendrez peut-être, pour les plus attentif-ve-s, du fait que j’avais lu le premier tome de cette trilogie (The three body problem) et que j’en étais sorti avec une impression plutôt mitigée. Ce qui ne m’a pas empêché de finalement me laisser tenter par la suite. Et j’ai bien fait. Parce que sur la base posé dans le premier tome, Cixin Liu construit ensuite une saga absolument impressionnante et qui m’a complètement absorbé.Impressionnante par son ampleur, tant on va rapidement passer de la Terre au systéme solaire, puis à la galaxie et plus, en termes de préoccupations. Et pareil, voire plus, en termes d’échelle de temps. Donc, oui, il voit grand, mais il voit grand avec beaucoup d’adresse et énormément d’idées étonnantes et captivantes, aussi bien sur les aspects classiques de technologies et de développement, que sur les aspects sociaux, politiques et surtout philosophiques. Honnêtement, je n’ai pas souvent lu de science-fiction qui balayait aussi large et qui envoyait autant d’idées en une seule histoire. Et c’est très honnêtement rythmé, avec de vraies surprises, plus ou moins brutales, mais qui relancent toujours l’histoire de manière intéressante. On continue d’ailleurs à avoir cette couleur particulière du fait d’être centrés sur le monde chinois, ce qui change quand même pas mal de choses, et de manière amusante d’ailleurs. Bon, les personnages sont par contre certes sympathiques et pour la plupart assez bien posés, ce n’est pas par l’attachement qu’ils créent que cette trilogie brille le plus. Rien de terrible, mais ce n’est pas le plus central. Pour conclure, je dirais que ça vaut largement le coup de s’accrocher pendant le premier tome pour arriver à ces deux-là.

150717_Deaths_End

150717_Nightmare_stacks

La suite de The Laundry, donc, avec toujours le même monde et les mêmes enjeux, mais, changement important pour ce tome-ci : un autre narrateur. Pas de bob ce coup-ci, mais un jeune vampire/analyste financier issu du tome précédent et recruté par The Laundry. Ce qui donne d’une part un peu de respiration et un changement de perspective sur l’ensemble, et d’autre part permet de s’intéresser à une histoire plus spécifique et moins liée aux grands enjeux de la série (même si c’est complètement raccord et que ça va reboucler parfaitement avec le prochain). Au final, j’aurais même tendance à dire que c’est presque un conte de fées. Bon, en fait non, parce qu’on est toujours dans les invasions de créatures extra-dimensionnelles, avec éventuellement des tentacules. Mais n’empêche, les personnages et leurs parcours, et leur fraîcheur, voire leur naïveté, donne une vraie légèreté et la conclusion va d’ailleurs dans ce sens. C’est donc aussi malin et drôle que le reste de la série, mais avec une fraîcheur bienvenue. Et accessoirement, la suite reprendra avec Bob mais vu ce qu’il s’est passé là, ça va valoir le coup.

230417_Spirit_level

The spirit level est sans doute un des livres les plus importants que j’ai lu jusqu’à aujourd’hui, toutes catégories confondues. Et je signale tout de suite qu’il existe également en français sous le titre “Pourquoi l’égalité est meilleure pour tous”, donc il n’y a pas de raisons de vous priver. Le titre français résume d’ailleurs assez bien le coeur du propos. Mais ce n’est pas un propos idéologique ou politique au sens restreint, mais bien un propos scientifique. Et de grande ampleur. En effet, Wilkinson et Pickett rendent là compte d’un travail d’une ampleur considérable puisqu’il concerne un échantillon représentatif des pays riches de la planète (ce qui permet de distinguer les effets de l’inégalité indépendamment de l’impact de l’accès aux besoins minimaux, mais les résultats s’appliquent plus largement qu’à seulement ces pays). Et pour ces pays, ils montrent, à l’aide de données en béton et sur de larges échantillons et périodes, que l’inégalité de revenus à des impacts considérables et assez indiscutables sur la santé, l’espérance de vie, les niveaux de confiance et de violence au sein d’une société, de drogues, la capacité à faire face au changement climatique également (je ne le détaille pas ici, mais c’est marquant et vital), etc. Et que l’égalité permet des sociétés fonctionnant mieux à tous points de vue. Et pour tous, notamment pour les plus favorisé-e-s, mais bien sur plus directement et fortement pour les moins favorisé-e-s. Les données sont comme je le disais, inattaquables et les conclusions également solides. Ce qui fait plaisir, quand on a toujours pensé que l’égalité devait être une priorité, mais surtout qui donne des arguments de poids pour l’argumenter et se remotiver autour de cette priorité politique. Et la bonne nouvelle, c’est que quelques soient les moyens pour arriver à plus d’égalité (et différents pays y arrivent par différents moyens, même aujourd’hui, le Japon et les pays scandinaves obtenant des résultats également bons avec des leviers très différents), les bénéfices sont sensiblement les mêmes et ils sont bien plus importants que toutes les politiques ponctuelles et spécifiques pour améliorer l’un ou l’autre des enjeux en question. Comme le sont parfois de grandes avancées scientifiques, les conclusions peuvent sembler relever du sens commun. Mais elles sont là ancrées dans des années de recherche et un nombre de travaux (avec un pannel international dépassant très largement le travail de Wilkinson et Pickett) considérable les validant. C’est du coup un livre qui redonne énormément d’espoir quand au fait de pouvoir faire avancer les choses dans le bon sens, et que je considère comme franchement incontournable.

Pour pouvoir permettre une diffusion la plus large possible de ces résultats, Richard Wilkinson et Kate Pickett ont donné beaucoup de conférences mais ont également mis en place une structure non-lucrative diffusant des supports pédagogiques et des compléments à leur livre. Pour commencer à faire boule de neige, je vous le mets là mais je compte bien en faire d’autres choses dans le futur :

https://www.equalitytrust.org.uk/

Et la version du livre en français :

https://www.amazon.fr/Pourquoi-l%C3%A9galit%C3%A9-meilleure-pour-tous/dp/2363831012/

230417_Steel_remains

Plus je lis Richard Morgan, plus je l’apprécie. Non sans une certaine retenue parce que c’est un auteur que je trouve ambigu. Mais je pense qu’il l’est volontairement, et de manière très réfléchie et maline pour le coup. En particulier dans son traitement de la violence et de l’héroïsme. Et pour le coup, cette trilogie enfonce le clou sur ces thèmes-là. C’est même le propos central de l’ensemble, et il est abordé d’une manière déstabilisante, mais que je trouve franchement brillante. De fait, il s’agit de fantasy, avec tous les clichés inhérents au genre, notamment en termes de violence et d’héroïsme individuel. Sauf que, dès le départ, on sent bien que ça ne va pas se cantonner à un registre traditionnel puisque le héros est certes un vétéran avec une grosse épée magique, mais il est gay. Et avec une sexualité active, et décrite de manière tout à fait directe (donc, oui, c’est pour adulte, avec cette touche que j’aime beaucoup d’être sans doute illisible par qui que ce soit d’homophobe). Et ce n’est pas tout, puisque le déroulement est une déconstruction franche, mais progressive des trames héroïques traditionnelles. Jusqu’au bout, car la conclusion est déstabilisante en termes d’habitudes narratives, mais redoutablement efficace en ce qui me concerne. J’ajouterai que l’ensemble est bien écrit, mais très sombre, on pourrait sans doute classer ça dans la dark fantasy. Et de nombreux thèmes sociaux sont abordés, souvent violemment, mais de manière de mon point de vue pertinente et efficace.Je vous signale également, sans spoiler plus, qu’il est à mon avis bienvenu de lire d’abord la trilogie Takeshi Kovacs, du même auteur. C’est une série qui me laisse un goût en partie amer, mais ce n’est en rien une critique, et qui m’a pas mal marqué. Si vous aimez la fantasy autant qu’elle vous gonfle, que vous supportez la violence et les moments sombres dans la mesure où ils apportent quelque chose et que vous voulez tenter une trilogie un peu hallucinée mais marquante, c’est un bon choix.

230417_Cold_commands 230417_Dark_defiles

230417_Alcatraz_Smedry

Une fois n’est pas coutume, je lis Sanderson en français, et sur papier bible puisque ce volume regroupe quatre tomes originels des aventures d’Alcatraz Smedry, une série pour ados/jeunes adultes. Certes, c’est pour ados, et ça l’est pleinement, mais c’est drôle. Enfin, dans la mesure où vous supportez les apartés permanents avec de l’humour d’ado. Parce que le narrateur est ado et c’est pour le moins bien rendu. Mais ce n’est pas que pour faire des blagues, c’est aussi pour faire de la pédagogie puisque tout en rigolant, ces apartés expliquent aussi comment l’histoire est construite, comment les personnages évoluent et tout un tas de choses de ce genre. Et certes ça prend de la place, mais je trouve que ça passe bien. Pour le reste, c’est n’importe quoi et c’est très réussi. En effet, Alcatraz découvre, et nous avec, que le monde est gouverné en secret par la secte des infâmes bibliothécaires, et que s’opposent à eux les royaumes magiques, dont la magie est à base de lunettes. Et qu’il fait partie de la lignée Smedry, qui a des pouvoirs puissants et passablement idiots comme arriver en retard, se lever avec une tête de déterré, ne pas savoir compter, etc. Et tout ça se tient suffisamment pour faire de vraies histoires, ce qui n’est pas étonnant de la part de Sanderson. Plutôt courtes, parce qu’avec moins de trois-cent pages par tome et beaucoup d’apartés, ça reste limité, mais efficaces et pleines d’inventions. Si vous avez envie d’une lecture de vacances, légère et juvénile, ou si vous cherchez un bouquin rigolo pour ados ou grands enfants, c’est tout à fait adapté. Moi, en tout cas, je me suis bien amusé.